07-07-2026 11:35 - Pamphlet contre les fossoyeurs du dialogue national
Jemal Ml -- Il est des silences qui pèsent plus lourd que des aveux, et des refus qui disent, mieux que tout discours, ce que des hommes redoutent réellement de voir advenir. Quand un pays, épuisé par des décennies de fractures non dites, propose enfin de s'asseoir et de parler, il se trouve toujours des voix pour murmurer que l'heure n'est pas venue, que les conditions ne sont pas réunies, que le moment est mal choisi.
Ces voix, je les accuse.
Je les accuse non par emportement, mais par lucidité. Car il ne s'agit pas ici d'une querelle d'opinions entre gens de bonne foi qui divergeraient sur la méthode.
Il s'agit d'un choix : celui de préférer l'ordre apparent des rancunes enfouies au risque véritable de la vérité partagée. Ceux qui sabotent le dialogue national ne défendent pas la stabilité, ils défendent leur rente sur l'instabilité. Ils vivent de ce que le pays saigne encore en silence.
Ce que le dialogue porte en lui
Il faut le dire avec la force que mérite l'évidence : la Mauritanie traîne depuis des générations des dossiers que nul déni ne suffira jamais à refermer. Le passif humanitaire des années 1989-1991, les fractures communautaires que l'on tait dans les salons et qui persistent dans les cœurs, les inégalités de développement entre les régions, les blessures de l'esclavage et de ses séquelles contemporaines, la question de l'unité nationale elle-même, tout cela n'attend pas d'être oublié. Cela attend d'être nommé, examiné, traité. Un peuple ne guérit pas de ce qu'on l'oblige à taire ; il ne fait que différer la fièvre.
Le dialogue national n'est pas un luxe de circonstance ni une concession octroyée à je ne sais quelle pression. C'est l'unique voie par laquelle une nation peut transformer sa mémoire douloureuse en contrat renouvelé.
Il ne promet pas de miracle, mais il ouvre l'espace où les Mauritaniens peuvent enfin se dire les choses en face plutôt que se les chuchoter en aparté, où les responsabilités peuvent être établies sans que la vérité devienne synonyme de vengeance, où la réconciliation cesse d'être un mot creux dans les discours officiels pour devenir un chantier concret : réparations, reconnaissance, réforme des institutions, refondation du contrat social.
Le visage des saboteurs
Qui sont-ils, ceux qui s'emploient à faire échouer ce processus avant même qu'il ne commence à porter ses fruits ? Ils se rangent en plusieurs familles, et il faut avoir le courage de les distinguer.
Il y a d'abord les nostalgiques du statu quo, ceux pour qui toute remise à plat des équilibres hérités constitue une menace personnelle plutôt qu'une chance collective. Ce n'est pas l'injustice du dialogue qu'ils redoutent mais sa justice possible.
Il y a ensuite les entrepreneurs de la division, ceux qui ont bâti leur influence sur l'exploitation systématique des clivages communautaires et régionaux, et qui savent qu'un dialogue réussi les priverait de leur fonds de commerce le plus rentable : la peur de l'autre.
Il y a enfin, et ceux-là sont peut-être les plus dangereux car ils se parent des habits de la vertu, les maximalistes de la pureté procédurale, qui exigent des conditions préalables si absolues qu'aucun dialogue humain ne pourrait jamais les satisfaire, et qui, sous couvert d'exigence démocratique, ne travaillent en réalité qu'à repousser indéfiniment l'échéance d'un règlement.
A tous ceux-là , il faut dire une chose simple : l'histoire ne pardonne pas aux générations qui, ayant eu la possibilité de guérir leur pays, ont préféré entretenir la plaie par confort ou par calcul.
Ce qui est en jeu
Ce n'est pas seulement d'un round de négociations qu'il s'agit. C'est de savoir si la Mauritanie choisit de se regarder en face ou de continuer à avancer les yeux bandés vers des tensions qui, un jour, ressurgiront avec une violence proportionnelle au temps qu'on aura mis à les taire.
Chaque année de dialogue reporté est une année de plus où les blessures s'enkystent au lieu de se refermer, où la défiance entre communautés se transmet aux enfants au lieu de s'éteindre avec leurs parents, où le pays s'use au lieu de se refonder.
Le devoir de mémoire n'est pas un exercice nostalgique : c'est la condition même de la paix sociale future. On ne bâtit rien de durable sur le déni. Et ceux qui aujourd'hui s'emploient, par calcul ou par peur, à vider le dialogue national de sa substance ou à en retarder indéfiniment la tenue, portent une responsabilité que l'histoire mauritanienne ne manquera pas de leur rappeler.
L'appel
Il est encore temps. Il est encore temps que les forces vives du pays, partis politiques, députés, anciens élus, personnalités indépendantes, syndicats, autorités religieuses et coutumières, société civile, jeunesse, femmes, diaspora, imposent, par leur détermination conjointe, la tenue effective et sincère de ce dialogue tant de fois annoncé, tant de fois différé. Il est encore temps de refuser que quelques intérêts particuliers continuent de tenir en otage l'avenir commun.
La Mauritanie n'a pas besoin de sabotage déguisé en prudence. Elle a besoin de courage. Le courage de nommer ses fractures pour mieux les dépasser, de dialoguer sans naïveté mais sans procrastination, de choisir enfin la vérité contre le confort du silence.
Ceux qui refusent ce dialogue devront un jour répondre, devant leur peuple et devant l'histoire, du temps qu'ils lui auront fait perdre.
Jemal Moctar Ellahi, ancien député de Dakhlet-Nouadhibou, membre du bureau exécutif de l’association des anciens parlementaires.
